À l’atelier de soie

   À Hoï An, en ce début d’après-midi, le bus nous arrête devant un atelier de soie naturelle. Notre guide nous annonce avec une grande fierté dans le regard qu’ici nous pouvons obtenir un vêtement en soie sur mesure livré le lendemain matin à notre hôtel.

   Incrédules, nous pénétrons dans ce lieu où sont alignées des dizaines d’ouvrières rivées à leur machine à coudre. Ici, pas de bavardages, pas de sourires, pas de pause. Mais travail, concentration, précision, sérieux, silence, travail, concentration…sous l’impérieux regard d’une contremaîtresse que j’ai jugée très sévère avec mes yeux d’Occidentale.

   Mais le but de notre visite n’était pas d’observer les couturières. L’objectif affiché était de nous inciter à commander un vêtement. L’endroit me mettait franchement mal à l’aise.

   Nous montons à l’étage. Là, comme dans tout bon magasin de confection, des catalogues présentaient tous les modèles possibles, certains, réalisés, habillaient des mannequins que l’on pouvait observer de près pour admirer la finesse des finitions et la douceur du tissu. Des étagères, courant tout autour de la pièce, étaient chargées de coupons de toutes couleurs aux dessins variés, certains fins comme des voiles, d’autres plus lourds pour davantage de tenue. De plus en plus mal à l’aise, je n’avais d’autre envie que de m’enfuir : si je devais porter un si beau vêtement au prix d’un travail comme celui que je venais d’observer à l’étage inférieur (et que j’assimilais en esprit à une sorte d’esclavage légal), c’était hors de question.

    J’ai alors observé mes compagnons de voyage. Une couturière était justement en train de s’occuper d’une dame. A une vitesse impossible à décrire, elle a pris au moins une trentaine de mesures aussitôt notées par une aide. Son mètre-ruban virevoltait de l’épaule au poignet, de la taille à la cheville, avec une précision diabolique.

   En quelques minutes, la commande était enregistrée, le tissu et le modèle choisis, la facture réglée.

   Le lendemain matin, cette compagne de voyage réceptionna, à 6 heures comme promis, son tailleur en soie et le porta le jour-même. Il était, faut-il le préciser, parfaitement réussi : du sur mesure de haut vol. Elle était, à juste titre, fière de son acquisition.

 

   Ces ouvrières d’exception réalisent chaque jour (et chaque nuit) des merveilles.

   Mais qui donc a raison ?

   Le guide, fier de montrer au monde les capacités formidables de ces prodiges des ciseaux et de l’aiguille ?

   Ces ouvrières, qui acceptent ce rythme de travail, mais reçoivent en échange un salaire leur permettant de vivre ?

   Ma compagne de voyage, qui, en commandant son joli tailleur, a assuré du travail à une ou plusieurs ouvrière(s) ?

   Ou moi qui ai refusé d’entrer dans ce jeu ?

   Je ne suis plus sûre de rien. Ai-je eu raison ? Ai-je eu tort ? Je n’ai toujours pas trouvé la solution.Fleche droite vert