Au fond de la Tamise…

Au fond de la Tamise, dort un petit couteau…
Un joli petit couteau à manche de corne…
Un Laguiole…
-Mais, me direz-vous, comment le savez-vous ?
Et puis pourquoi un petit couteau français aurait-il eu l’idée de se rendre en Angleterre pour s’y noyer ?
C’est que, voyez-vous, je connais son histoire.
Ecoutez plutôt …

   Ce petit couteau m’a appartenu. Je l’ai reçu en cadeau, sans omettre de l’échanger contre la pièce symbolique “pour éviter de couper l’amitié” comme on dit chez nous.
Il était très joli, avec sa belle lame brillante et bien aiguisée, son manche de corne gris bleuté en forme de jambes féminines finement galbées et sa célèbre abeille.
Il trouva tout naturellement sa place dans mon sac à main, au fond d’une poche toujours zippée. C’était un compagnon fidèle, toujours prêt à sortir de sa cachette au moindre besoin. Il a coupé bien des ficelles de colis rebelles, a su se rendre utile lors de repas improvisés, et si d’aventure, au restaurant, on me servait une viande un peu ferme, délaissant le couteau proposé par le serveur, je sortais discrètement mon Laguiole.
Il m’a accompagné dans mon quotidien pendant plusieurs années. J’oubliais sa présence, mais il était toujours là au moment opportun. C’est ainsi qu’un matin d’été, il a pris l’Eurostar pour se rendre à Londres avec mon amie et moi.
C’était l’époque bénie des premières traversées sous la Manche où l’on vous offrait une coupe de champagne en signe de bienvenue. Au cours du repas, je n’ai eu nul besoin de sortir mon petit compagnon puisqu’on nous a servi un shepherd’s pie, sorte de tourte à la viande d’agneau hachée. Mon Laguiole est donc entré clandestinement en Angleterre.
Londres est une ville toujours en effervescence et les buts de promenade très nombreux : quartiers animés, monuments, musées… Les journées n’étaient pas assez longues pour tout visiter.Voilà qu’un matin l’envie nous prit d’assister à une séance de la Chambre des Communes. Après avoir fait la queue pendant de longues minutes, nous pénétrons dans Houses of Parliament où nous nous soumettons à une fouille minutieuse.
Soudain, je sens un certain affolement autour de nous. On me demande d’ouvrir mon sac à main, ce que je fais de bonne grâce…Et l’employé en extrait le coupable : mon Laguiole, qui était resté silencieusement tapi au fond de sa tanière. On me regarde d’un air soupçonneux, les autres visiteurs, incrédules, me condamnent déjà.
L’employé me conduit dans un coin plus discret et me laisse entre les mains d’un bobby parlant un français aussi hésitant que mon anglais. La conversation fut un peu surréaliste : j’ignorais qu’il est rigoureusement interdit en Angleterre de porter un couteau sur soi en ville, dans les transports publics et a fortiori dans des lieux aussi sensibles que le Parlement.Lui ne parvenait pas à croire qu’en France, se promener avec un couteau de poche n’est pas un délit. Il sondait mon regard jusqu’au fond de mon âme, se demandant peut-être si une petite bonne femme insignifiante n’était pas la couverture idéale pour un dangereux terroriste.
Je crois bien qu’il a lu mon innocence dans mon regard limpide et angoissé .Et nous avons passé un accord : il conservait le sac pendant la séance des débats et moi je m’engageais à me débarrasser au plus vite d’un objet aussi compromettant.
Pendant deux jours, j’ai hésité à abandonner mon pauvre ami.
Et puis un soir, je suis allée me promener sur les bords de la Tamise et j’ai laissé glisser au sein des eaux noires et boueuses mon joli Laguiole.

Voilà pourquoi je suis bien sûre qu’au fond de la Tamise, dort un petit couteau…