De Chopin… à Chopin

Antenne 2 nous a présenté, il y a quelques jours, lors du journal de 20h, une “personne remarquable”. Je m’attendais à un bienfaiteur de l’Humanité, mais la surprise a été totale. Il s’agissait d’une dame qui vient de fêter son 100° anniversaire et qui, pour cette occasion, a enregistré un CD, car elle joue du piano, divinement.

Tous les matins, elle fait ses gammes sur un instrument d’étude, comme elle le fait depuis 92 ans. Puis, lorsque ses doigts sont échauffés, elle déchiffre et travaille une œuvre qu’elle n’a pas encore interprétée. Et l’après-midi, elle se fait plaisir en jouant l’un ou l’autre de ses morceaux préférés, parmi lesquels Debussy et Chopin.

Je regardais, fascinée, ses vieilles mains toutes ridées courir, voler devrais-je dire, sur le clavier dont elle tirait des sons aériens. Quel talent !

Et à la question du journaliste : “Que ferez-vous quand vous ne pourrez plus jouer du piano ?” elle ne put que répondre : “De la musique, du piano, bien sûr ! Avec ou sans les doigts, je joue du piano dans ma tête, partout où je vais.” Et dans ses yeux bleus, on pouvait lire le bonheur que lui avait apporté la musique tout au long de sa vie.

En admirant la virtuosité de cette très vieille dame, je me suis souvenue de ce soir de juin dernier.

Je me trouvais à Paris, rive gauche, avec mon amie, et nous venions de repérer une affiche annonçant un concert Chopin dans l’église Saint-Julien-le-Pauvre, le soir même. Ecouter Chopin dans une si jolie église de style byzantin à l’excellente acoustique nous ayant séduites, nous nous retrouvons à 20h 30 au milieu d’un groupe de mélomanes devant un magnifique piano à queue. L’artiste arriva, une jeune Japonaise menue et très élégante, répondant au joli nom de Miho Nitta. Elle s’assit gracieusement sur son tabouret et se prépara à jouer. Je fermai les yeux et attendis.

Oh ! Seigneur ! Quel sursaut ! Les yeux écarquillés, abasourdie, je regardais notre pianiste (au demeurant d’une virtuosité étourdissante ! ) attaquer l’instrument avec une violence inouïe de ses doigts recourbés et durs comme du métal. On aurait dit les serres d’un oiseau de proie !

Les premiers instants de stupeur passés, je consultai mon programme : j’avais sûrement mal lu, il ne pouvait pas s’agir du Nocturne n°2. D’ailleurs, le deuxième morceau était un autre Nocturne, le n° 13. Elle allait certainement nous montrer une autre facette de son talent. Et je me plaisais déjà à imaginer une rêverie devant le soir qui tombe. Mais, hélas ! rien de tel. Tout au long de la soirée, de Fantaisie en Tarentelle, de Polonaise en Étude ou en Valse, elle a continué à arracher du piano une musique dure, violente, où l’accompagnement par la main gauche masquait presque la mélodie de la main droite. À la fin de chaque morceau, son visage contracté retrouvait sa douceur angélique et elle se levait avec élégance pour saluer son auditoire.

Dire que j’ai souffert est un euphémisme. Je me demandais si Chopin, dans l’au-delà, assistait à cette interprétation vraiment très personnelle de son œuvre. Et je plaignais le propriétaire du piano qui devrait sûrement faire accorder de nouveau son instrument.

De Chopin à Chopin, j’ai choisi définitivement mon interprète :

J’ai choisi la très vieille dame qui a du ciel bleu dans les yeux !…