Moment de grâce

   Si le découragement vous guette ou si la tristesse vous envahit, fermez les yeux et rentrez en vous-même.

   Au fond, tout au fond, bien cachés à l’abri de l’oubli, dorment des souvenirs heureux. On peut alors les revivre et ainsi retrouver joie et confiance en l’avenir.

   J’ai, moi aussi, mon armoire à trésors. Pour vous, je vais ouvrir un de ses tiroirs.

   C‘était un matin de printemps 1995 et j’étais en classe de 3° face à 25 élèves latinistes.Le sujet de la leçon du jour : la proposition infinitive, son fonctionnement, sa traduction.Ce point de grammaire latine n’est pas très compliqué. Mais il demande une grande concentration car si l’on manque une étape de la réflexion, la notion devient confuse, les erreurs se multiplient et il devient très délicat de renouer les fils dans l’esprit des élèves.C’est pourquoi je leur ai demandé d’entrée de jeu de se montrer particulièrement attentifs.

   Chacun se mit au travail et la leçon commença. Au bout de quelques minutes, j’étais assez contente : la notion prenait forme peu à peu, point par point, comme une mécanique bien réglée.

   Soudain, j’ai senti que quelque chose n’allait pas, quelque chose d’inhabituel, d’anormal, que je ne parvenais pas à identifier. L’atmosphère était devenue étrange. D’ordinaire, dans une classe attentive, on entend toujours de légers bruits : une chaise qui grince, un papier qu’on déplace, un stylo qu’on repose sur la table, une respiration, un pied qui remue…Que sais-je ? Là, rien ! Absolument rien !!! Pas le moindre son! Un silence total, angoissant, et 25 paires d’yeux qui me regardaient fixement…

   La panique me gagna : qu’avaient-ils donc à me regarder comme ça? Qu’avais-je bien pu dire de bizarre? Avais-je fait une erreur ? M’étais-je mis par mégarde de la craie de couleur sur le visage? Tout en poursuivant mon explication, mon cerveau tournait à toute vitesse. J’avais soudain très chaud et pourtant une sueur froide commençait à couler le long de mon dos, mon coeur battait plus vite, mes mains devenaient moites…

   Et tout à coup, je compris : ils m’écoutaient, tout simplement, mais leur attention était si grande qu’ils en oubliaient de respirer. Leur esprit, ouvert à l’extrême, devenait perméable à tout ce que je pouvais dire. Ils buvaient mes paroles…

   Instant magique, inoubliable…

   Alors une grande détente s’est produite en moi et une immense satisfaction m’a envahie tout entière.Le reste du cours se passa comme dans un rêve.Libérée de cette angoisse qui m’avait fait si peur, je me sentais sur un nuage. Les mots, les phrases, sortaient tout seuls de ma bouche et je savais sans pouvoir l’expliquer, qu’ils rentraient tout droit dans les 25 têtes qui m’écoutaient d’une manière si parfaite : un copier/coller en quelque sorte.

   L’explication terminée, l’atmosphère est redevenue normale : une chaise a de nouveau grincé, des pieds ankylosés ont changé de position, on respirait de nouveau.Le temps était venu de passer aux exercices d’application, mais avant même qu’ils aient saisi leur crayon, j’étais bien certaine que la notion était comprise.Et du plus simple au plus compliqué des travaux, aucune erreur chez aucun élève.Tout était parfaitement assimilé. Ce n’est pas une situation courante, et pourtant j’étais à peine surprise.

   À 10 heures 15, la sonnerie vint annoncer la fin du cours. Les élèves sont sortis en récréation, mais moi, je ne suis pas allée comme d’ordinaire retrouver mes collègues et boire un café. J’ai rangé livre et classeur et je me suis assise, seule, dans la classe vide, pour savourer jusqu’au bout ce moment d’exception, un instant de grâce qui me procurait un sentiment profond de bonheur, celui d’avoir pendant une heure atteint le sommet. En cette période de Jeux Olympiques, je me dis que ce jour-là j’aurais obtenu la médaille d’or.

   Je me demande parfois si l’un ou l’autre des élèves présents a ressenti quelque chose de spécial : Astrid, Aurélie, Pierre, Marielle, Emmanuel, Loïc, Dorothée, Marie-Pierre, Fabienne, Marceline et tous les autres, vous souvenez-vous de ce cours si particulier ? Peut-être finalement suis-je la seule à l’avoir vécu ainsi…

   En tout,cas, dans les moments de doute ou de tristesse, il m’arrive d’ouvrir mon armoire aux trésors et de revivre cet instant magique. J’en ressors revigorée…