Timbrée !

-Timbrée! Je suis timbrée! Quel bonheur!!
Déjà, je devine vos regards consternés et vos pensées apitoyées :
– La pauvre! Elle a perdu l’esprit et elle s’en réjouit… Quelle tristesse…
Mais non. Rassurez-vous, tout va bien.

 

Oui, c’est vrai, je souffre d’une maladie peu répandue, une sorte d’addiction inavouable :

J’aime l’orthographe !!!

Depuis toujours, j’ai l’amour des mots et de notre belle langue française. Sa longue histoire, sa richesse, ses apports multiples, font d’elle un joyau, compliqué certes mais tellement passionnant. Et l’écrire le plus parfaitement possible est pour moi une nécessité.

Seulement c’est une passion dont je parle peu, car à l’inverse d’autres activités, elle isole, éloigne des autres. Celui à qui vous avez eu l’imprudence de confier ce secret pense aussitôt qu’il fait, lui, des fautes et il se promet bien de ne plus vous envoyer de cartes postales… A l’école primaire déjà, celle “qui ne faisait pas de fautes à sa dictée” suscitait envie, jalousie parfois, et n’incitait pas à la camaraderie : il est plus simple d’être ami avec quelqu’un qui, comme vous, le soir, doit écrire 10 fois les mots mal orthographiés.

Alors j’ai décidé de faire de ce “handicap” un atout : je serais prof de français. Ainsi, pensais-je, plus de honte à avoir. Enseigner, transmettre le goût de la langue et de l’écriture, simplifier les règles compliquées pour rendre les élèves non plus craintifs face à l’orthographe, mais au contraire fiers de la maîtriser : c’était mon but. J’étais sûre alors que ce don lourd à porter deviendrait source de plaisir.

Hélas ! mai 68 est passé par là. Adieu, contraintes…Enseigner l’orthographe devint le symbole d’une exigence dépassée et vieillotte. La “faute” d’orthographe, assimilée malicieusement à péché, fut remplacée par l'”erreur”. Apprendre “par coeur” l’orthographe des mots d’usage devint l’apprentissage stupide de l’abruti qui mémorise sans comprendre. Vive l’autodictée dans laquelle l’élève lit plusieurs fois la veille le texte dicté le lendemain : il n’a pas fait d’erreurs, il a donc fait des progrès! Et pour camoufler un peu plus le désastre annoncé, on a divisé par deux le barème de correction des dictées de contrôle. C’est ainsi que, du jour au lendemain, celui qui avait 5 fautes de grammaire (donc 0/20) reçut la note 10/20 puisque chaque erreur ne retirait plus que 2 points.Le niveau orthographique s’améliora donc par miracle de façon spectaculaire, mais parallèlement les textes des élèves devenaient de plus en plus truffés d’erreurs… Allez comprendre !…

Je suis donc entrée en résistance, et contre vents et marées j’ai continué à inventer toutes sortes de techniques pour faciliter cet apprentissage et obtenir les résultats escomptés.Ce fut souvent mal compris de certains collègues et parfois même de certains parents. Mais j’ai tenu bon. Ce temps est maintenant révolu. Et j’entends dire qu’à l’université, on organise des cours de rattrapage pour permettre aux étudiants infortunés d’améliorer leur niveau, considéré à présent comme une exigence justifiée.

Et puis Bernard Pivot est arrivé. Sa célèbre dictée a eu beaucoup de succès et, comme des milliers d’autres, j’ai voulu me mesurer aux meilleurs.Les premiers résultats n’ont guère été concluants. Le niveau était très relevé et pour départager les plus forts, son équipe et lui-même inventèrent des textes semés d’embûches. Une fois cependant, franchissant le barrage des finales régionales, j’ai été convoquée à la finale nationale qui se déroulait cette année-là dans les salons de l’Hôtel de Ville de Paris. Je finis à la 16° place. Certes, j’étais loin de la tête du palmarès, mais sur les 182 finalistes, je n’étais pas mécontente de mon résultat.

Hélas! Bernard Pivot a décidé d’arrêter sa dictée annuelle. Comme beaucoup, je me suis sentie orpheline, espérant sans trop y croire, que quelqu’un reprendrait le flambeau. Et voilà que les Editions de l’Opportun, avec le concours de La Poste, ont créé

Les Timbrés de l’Orthographe

 sur le même principe : -tests de sélection -finales régionales -grande finale nationale.

Cette année, après avoir franchi tous les barrages, j’ai été invitée à la Sorbonne ainsi que 499 autres concurrents sur 25000 candidats au départ. La nouvelle organisation ne donne que le palmarès : -Timbre d’or -Timbre d’argent -Timbre de bronze. J’ignore donc quelle est ma place. Je sais seulement que j’ai fait 3 fautes à la dictée concoctée par Eric-Emmanuel Schmitt. Ce résultat me satisfait et me donne envie de recommencer l’expérience. Et peut-être, la prochaine fois, pourrai-je m’écrier :

-Timbrée ! Je suis timbrée ! Quel bonheur…