Les mésaventures d’une tourterelle turque

     Voici l’étonnante mais très véridique histoire d’une tourterelle turque, celle-là même qui “réchauffe sous mon toit ses petits sans duvet” (dans le texte Les 4 saisons de mes oiseaux visible sur ce site).

     Cet oiseau, dès janvier, se met à couver et jusqu’en septembre passe son temps à manger, construire des nids, élever ses petits, menant en somme la vie de tous les oiseaux. Mais ses débuts dans la vie n’ont pas été très simples. J’avais toujours pensé que les animaux ont un instinct infaillible, une sorte de mémoire qui les guide et leur permet de trouver la meilleure solution dans toutes les circonstances. Il m’a fallu réviser cette idée reçue.

     Il y a quelques années, un couple de tourterelles turques s’est approché de ma maison avec l’évident désir d’y fonder une famille. Au bout de quelques jours, j’ai trouvé des brindilles près de la porte du garage au pied du pignon est. Un nid était en construction. Mais le choix du site me plongea dans un abîme de perplexité…

     À cet endroit, la toiture en saillie laisse apparaître les poutres de la charpente. La plus basse, plus large que les autres, me semblait l’endroit idéal. Mais non ! Mes nouveaux locataires firent le choix de la poutre suivante, plus étroite et présentant une pente de près de 45° : un vrai défi d’architecte…Hélas ! le couple eut beau entasser ses brindilles, les cimenter, récupérer celles qui tombaient, rien n’y fit : il leur fallut déménager.

     Pendant plusieurs jours, je les vis tournoyer d’un air inquiet et un beau matin, ils investirent l’aisselle d’une branche d’un grand sapin. La femelle semblant pressée de pondre, le nid fut vivement construit et l’oiseau s’y accroupit, satisfait. C’était sans prendre en compte que le sapin est un arbre souple, sensible au vent. Par malheur, à cette période, de fortes bourrasques s’élevèrent, balayant le jardin avec violence. Le grand sapin balançait ses branches dans tous les sens. Si bien que je ne fus pas surprise lors d’une accalmie de trouver sur la pelouse les débris d’un nid et deux petits oeufs écrasés.

     Mes deux oiseaux étaient de nouveau sans logis. Sans descendance aussi. Ce souci de transmettre la vie semblait leur unique préoccupation.

     Quelque temps plus tard, je les vis affairés à couper des branchettes. Le bec chargé, ils se dirigeaient vers le toit, puis se posaient sur l’antenne râteau de la télévision et repartaient pour un nouveau voyage. A ma grande stupeur, ils ont construit un semblant de nid à cet endroit improbable. La femelle s’y installa.Chacun pouvait prévoir l’issue d’un tel projet : pas elle !… Qu’il vente ou qu’il pleuve, pendant plusieurs jours, la pauvre bête resta là, stoïque sur son fragile esquif. En ouvrant la fenêtre de ma chambre sous le toit, je vis un matin qu’un oeuf avait roulé dans la gouttière. Le deuxième suivit bientôt. Un nouveau drame venait d’anéantir tous leurs espoirs.

     Le couple remarqua alors que ma maison comporte côté ouest une queue-de-geai. C’est une avancée de toit qui protège un balcon, assez courante en Normandie. Mai étant arrivé, j’y avais déjà installé mes jardinières de géraniums-lierres. Sous le toit, plusieurs endroits protégés du vent et de la pluie pouvaient convenir à un jeune couple demandeur d’asile. Si j’avais été une tourterelle, je vois bien où j’aurais emménagé : une belle poutre en L large et bien plate à l’abri des intempéries. Mais je n’ai pas une cervelle d’oiseau. Ma tourterelle imagina de s’installer plutôt dans une jardinière, cassant au passage quelques branches de géranium, cimentant les autres avec deux ou trois brindilles. L’idée ne me plut guère. Toutefois, les débuts catastrophiques de ce jeune ménage m’incitèrent à la clémence. Oubliant ma contrariété de voir mes fleurs abîmées, j’ai décidé de leur signer un bail.

1. Nid dans la jardinière

   Il me fallait pourtant arroser régulièrement mes plantations. La pauvre bête, visiblement affolée, restait cependant sur ses oeufs lorsque je m’approchais. Elle se contentait de s’allonger complètement, sans doute persuadée qu’ainsi on ne pouvait plus la voir.Elle a enfin mené à terme sa couvée et je m’amusais de voir les petits grandir dans ma jardinière puis prendre leur envol. Mais je me promis bien de ne pas la laisser prendre l’habitude de répéter cet exploit.

2. Jeune dans son nid

     Depuis, mes deux tourterelles ont enfin trouvé la bonne adresse : la poutre horizontale du pignon est. Plusieurs fois par an, une nouvelle couvée donne naissance à deux nouveaux petits, dont je suis l’évolution depuis la fenêtre du premier étage. Et comme il ne semble pas correct de pondre des œufs dans un nid déjà utilisé, une nouvelle couche de brindilles vient se superposer aux précédentes.

5. Mère et son petit prêt à s'envoler

Certes, l’angle du toit oblige l’ouvrage à se construire de biais, et le logement prend peu à peu des allures de tour de Pise… en pire… Mais ça tient !…

     Enfin, ça tenait.

     Car ce matin, j’ai trouvé au pied du pignon est, près de la porte du garage, un gros tas de brindilles : le nid est tombé !

     Au secours! Coluche ! A l’aide! Robin des Bois ! Voici un couple de tourterelles à nouveau sans logis !

     Quel sera leur nouveau choix, je l’ignore, le moins prévisible probablement!… En tout cas, par souci de prudence, j’ai décidé que pendant quelques jours je n’ouvrirais pas la lucarne de ma chambre sous le toit… On ne sait jamais !!!